L’Amérique que nous voulons

Paul Krugman, Flammarion
mardi 3 novembre 2009
par  Joël Daniault

On distingue plusieurs périodes dans l’histoire économique et sociale des Etats-Unis. P.Krugman appelle la période qui va de la fin de la reconstruction (dans les années 1870) à l’avènement du New Deal ( dans les années 1930) le « Long âge doré ». Les Etats-Unis étaient alors un pays très inégalitaire dans sa répartition de la richesse et du pouvoir, et son système politique se disait démocratique mais ne représentait pas les intérêts économiques de la majorité.
Or, aux Etats-Unis, la période actuelle présente beaucoup d’analogies avec cette période car depuis les années 1980 on a assiste à une forte hausse des inégalités.

Ainsi, dans les années 1920 les 10% les plus riches représentaient 43,6% de la population et 44,3% en 2005 ; le 1% le plus riche s’élève à 17,3% de la population dans les années 1920 et à 17,4% en 2005.
On invoque souvent l’innovation technologique pour expliquer l’accroissement des inégalités dans la période actuelle car cela aurait été favorable à la main-d’œuvre qualifiée. Pourtant même les revenus des Américains très instruits n’ont pas, dans la plupart des cas, beaucoup progressé. Les grands gagnants ont été des membres d’une élite extrêmement réduite : 1% de la population, voire moins. La raison en est politique. Il y a 50 ans est né un mouvement qu’on appelait le « nouveau conservatisme » qui était opposé à la politique menée alors par les Républicains ( comme Eisenhower) qui acceptait l’héritage de Franklin Roosevelt et le New Deal. Ce mouvement est financé par des super-riches et de grandes entreprises qui ont quelque chose à gagner à la montée des inégalités, à la suppression de la fiscalité progressive, à l’abrogation de l’Etat-providence.
Pour P.Krugman l’antagonisme racial a un effet omniprésent et malfaisant sur la politique américaine au grand avantage des conservateurs. C’est le thème central de son livre : « …la grande raison de ce qui est arrivé au pays où j’ai grandi c’est le racisme. C’est à cause de l’héritage de l’esclavage, le péché originel de l’Amérique, que nous sommes la seule économie avancée qui ne garantit pas les soins médicaux à ses citoyens : c’est à cause de l’hostilité des Blancs au mouvement des droits civiques que les Etats-Unis sont le seul pays avancé où un grand parti politique veut abroger l’Etat-providence. »
Après la Grande Dépression de 1929 a succédé une période que certains ont appelé la Grande Compression jusque vers 1950. La réforme politique peut créer une répartition des revenus plus équitable, donc un climat plus sain pour la démocratie. C’est grâce au New Deal qu’une grande redistribution s’est opérée et a créé les conditions d’une expansion gigantesque qui a duré une génération. Pendant cette période on a assisté à une énorme augmentation des impôts sur les riches, le soutien à un renforcement massif de la puissance des syndicats, le contrôle des salaires pour réduire considérablement l’écart des rémunérations.
Comme on l’a noté plus haut, il y a eu, il y a 50 ans, l’apparition des « nouveaux conservateurs », ils ont été rejoints par les « néo-conservateurs ». Le mouvement néo-conservateur est essentiellement issu de deux mouvances : celle des économistes de Chicago dirigés par Milton Friedman, qui ont mené l’offensive anti-keynésienne, et celle des sociologues dirigés par Irving Kristol. L’anti-syndicalisme de ce mouvement a donné aux milieux d’affaire leur première base d’appui. Le résultat a été de ramener le taux de syndicalisation des actifs non agricoles de 30% dans les années 50 à moins de 13% aujourd’hui, avec comme conséquence une pression sur les salaires. Le refoulement du syndicalisme a été réalisé par des actes de pouvoir, dans l’Etat comme dans le monde de l’entreprise. Les patrons ont employé la manière forte allant jusqu’au licenciement illégal des salariés. Dans certaines grandes entreprises comme le géant de l’alimentaire Wall-Mart, il est impossible de se syndiquer. L’effondrement des syndicats serait l’explication de l’accroissement des inégalités.
Pour Paul Krugman, la priorité absolue pour pouvoir assurer une meilleure égalité au sein de la société est d’établir l’assurance maladie universelle. Il a conscience de la difficulté à contrer les lobbies des assurances privées et de l’industrie pharmaceutique. Actuellement les dépenses de santé par habitant aux Etats-Unis représentent près du double de celles du Canada, de la France ou de l’Allemagne, par suite des frais de gestion des assurances privées qui s’élèvent à 15% alors que pour Medicare ( système pour les plus de 65 ans, semblable à la Sécurité sociale française) il n’est que de 2%.
Paul Krugman pense qu’il serait possible aujourd’hui de mener une politique comparable à celle qui a conduit à la Grande Compression avec des effets bénéfiques sur l’ensemble de l’économie des Etats-Unis.

Notes de lectures établies par Joël Daniault

Saint-Ismier, 11/10/09


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