Effondrement

Comment des sociétés décident de leur disparition ou de leur survie
mercredi 7 avril 2010
par  Joël Daniault

« … même les sociétés les plus riches, les plus avancées technologiquement, se trouvent face à des problèmes environnementaux et économiques qu’elles ne doivent pas sous-estimer. »
Par effondrement, J.Diamond entend : « une réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité économique/sociale, sur une zone étendue et une durée importante. Le phénomène d’effondrement est donc une forme extrême de plusieurs types de déclins moindres. »

Il commence son étude par l’examen de la situation d’un Etat américain, le Montana, qui illustre les problèmes environnementaux qui affectent le reste des Etats-Unis. Son travail sur cet Etat éclaire les cinq grands thèmes de cet ouvrage : l’impact humain sur l’environnement ; les changements climatiques ; les relations d’une société avec les sociétés voisines (amicale, dans le cas du Montana, avec les autres Etats des Etats-Unis) ; l’exposition d’une société à d’autres sociétés potentiellement hostiles (comme les terroristes étrangers) et l’importance dont une société réagit à ses problèmes.
A l’heure actuelle, le Montana peine à faire vivre ses habitants. Si le Montana était une île isolée comme ’île de Pâques son économie se serait effondrée.
J.Diamond utilise une grille d’analyse en cinq facteurs pour comprendre tout effondrement éventuel : quatre facteurs – dommages environnementaux, changement climatique, voisins hostiles et partenaires commerciaux – peuvent se révéler significatifs ou pas pour une société donnée. Le cinquième facteur – les réponses apportées par une société à ses problèmes – est toujours significatif.
Il applique ensuite cette méthode à l’étude des sociétés disparues avec une extrême minutie, comme l’empire des Mayas, les Vikings du Groenland ou l’île de Pâques, entre autres.
Dans une autre partie de l’œuvre, il s’intéresse également aux problèmes de sociétés actuelles, comme la Chine ou l’Australie.

Les processus par lesquels les sociétés anciennes ont causé leur propre perte sont au nombre de huit, dont l’importance relative varie suivant les cas : la déforestation et la restructuration de l’habitat ; les problèmes liés au sol (érosion, salination, perte de fertilité) ; la gestion de l’eau ; la chasse excessive, la pêche excessive ; les conséquences de l’introduction d’espèces allogènes parmi les espèces autochtones ; la croissance démographique et l’augmentation de l’impact par habitant.

La déforestation a été un facteur majeur, voire le facteur majeur, dans tous les effondrements des sociétés décrites dans cet ouvrage. Par ailleurs, nous détruisons les habitats naturels à un taux de plus en plus rapide. Les habitats naturels dont la disparition a provoqué le plus de débats sont, en plus des forêts, les marais, les récifs de corail et le fond de l’océan.

Les problèmes que nous avons à affronter aujourd’hui sont identiques aux huit problèmes qui ont causé la perte de sociétés anciennes, mais quatre nouveaux s’y ajoutent : les changements climatiques causés par l’homme ; l’émission de produits chimiques toxiques dans l’environnement ; les pénuries d’énergie et l’utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre.

La société mondiale suit présentement un cours non durable ; chacun des douze problèmes évoqués ci-dessus suffirait à restreindre notre style de vie dans les prochaines décennies. Ce sont comme des bombes à retardement qui exploseront avant une cinquantaine d’années.
Sans envisager un scénario de fin du monde impliquant la disparition l’espèce humaine ou un effondrement apocalyptique de la société industrielle, il faut prévoir un avenir caractérisé par une baisse significative du niveau de vie et de plus grands risques chroniques ( propagation de guerre et de maladies à l’ensemble du monde).
« Une issue apparemment moins radicale que l’effondrement serait la diffusion de situations comme celle du Rwanda ou d’Haïti dans bien d’autres pays en voie de développement. Comment imaginer que les habitants du monde développé conserveraient leur confort, sous la menace du terrorisme, les guerres et les maladies, et alors que croîtraient les mouvements migratoires à partir des pays du Tiers-monde en voie d’effondrement. »
L’étude des effondrements célèbres de sociétés anciennes va nous permettre de comprendre ce qui dans le passé a rendu ces sociétés particulièrement vulnérables. Nous pouvons ainsi identifier les sociétés qui courent actuellement de grands risques. Les solutions qui se sont avérées efficace dans le passé ont également de l’importance pour traiter des problèmes actuels.
Il existe toutefois aujourd’hui une grande différence avec le passé, c’est la mondialisation. Elle a des conséquences bénéfiques (développement des technologies) mais aussi des effets négatifs ( effets destructeurs involontaires, interdépendance des problèmes).
« Le passé est peut-être riche d’enseignement, mais dans la mesure où nous méditons comparativement ses leçons. »
Avec la mondialisation, toute société connaissant aujourd’hui de graves problèmes, quel que soit son éloignement peut causer des troubles dans les sociétés prospères des autres continents. Pour la première fois de l’histoire, nous courons le risque d’un déclin mondial.

J.Diamond présente deux manières de traiter les problèmes écologiques, la gestion par le bas qui convient aux sociétés peu peuplées où tous les habitants oeuvrent ensemble à la résolution des problèmes qui leur sont spécifiques, comme dans l’île de Tikopia dans le Pacifique qui continue à être habitée après trois mille ans.
Au contraire, l’approche par le haut convient à une société plus importante dotée d’une organisation politique centralisée.
Les citoyens des pays développés connaissent aussi bien les deux modes de gestion. Une gestion des problèmes par le bas est assurée par des associations à différents niveaux et la gestion par le haut est traitée par les diverses instances gouvernementales.
Toute prise de décision communautaire est longue et exige de la patience. Quelles sont les raisons d’échecs lors de cette prise de décision ? Pourquoi et à quel moment un peuple parvient-il ou ne parvient-il pas à prendre des décisions collectives ? Un groupe peut échouer à anticiper un problème avant qu’il survienne. Un autre peut échouer dans sa tentative à le résoudre après qu’il l’a perçu. Et il y a ce que l’on désigne sous le nom de la « tragédie des communs ». C’est une forme particulière de conflits d’intérêts qui caractérise une situation dans laquelle beaucoup de consommateurs récoltent une ressource qu’ils possèdent en commun, tels que les pêcheurs qui prennent du poisson dans une même zone de l’océan. La ressource risque de disparaître par surconsommation et tous les consommateurs en souffriront. La seule solution est d’appliquer la politique des quotas.
Face à ces mises en garde assez alarmistes, certains développent un argumentaire « d’aphorismes » simplistes comme les désigne J.Diamond et qu’il réfute systématiquement. En voici quelques-uns et leurs dénonciations :
- « L’environnement doit être mis en balance avec l’économie. » Or, les dégâts sont très coûteux à long terme. Il faut donc agir dès maintenant.
- « La technologie résoudra nos problèmes. »
Toutes les technologies nouvelles, qu’elles réussissent ou non à résoudre les problèmes qu’elles étaient censées résoudre, génèrent en général de nouveaux problèmes qui n’ont pas été anticipés. Les solutions technologiques aux problèmes environnementaux sont bien plus coûteuses que les mesures de prévention.
- « Il n’y a pas vraiment de problème alimentaire mondial. On ne voit pas de signe d’effondrement imminent. »
Pourtant, des milliards de citoyens du Tiers-monde vivent dans la misère et la famine. Même aux Etats-Unis une fraction de plus en plus importante de la population connaît la pauvreté.
- « Le monde peut s’accommoder indéfiniment de la croissance démographique. Plus nombreuse la population, plus nombreuses les inventions et les richesses. »
Ce n’est pas vrai. Il est empiriquement prouvé qu’une population plus nombreuse et une croissance démographique plus forte impliquent plus de pauvreté, et non davantage de richesse.
- « Le souci de l’environnement est un luxe que seuls peuvent se permettre les yuppies du monde développé. »
L’étude des sociétés du passé montre que, à long terme, les riches ne garantissent pas leurs intérêts et ceux de leurs enfants s’ils règnent sur une société en voie d’effondrement.
Enfin, aujourd’hui comme par le passé, les pays qui subissent une pression environnementale et démographique, ou les deux, sont menacés d’avoir à subir une pression politique et de voir leur gouvernement s’effondrer. Des populations désespérées, mal nourries, sans espoir, se retournent contre leur gouvernement, s’efforcent à tout prix d’émigrer.
On trouve dans cette situation : l’Afghanistan, le Bangladesh, le Burundi, Haïti, l’Indonésie, l’Irak, Madagascar, la Mongolie, le Népal, le Pakistan, les Philippines, le Rwanda, les îles Salomon, la Somalie.
Et actuellement, les sociétés sont à ce point connectées que le risque auquel nous sommes confrontés est celui d’un déclin mondial.
« Nul ne peut se soucier de son seul intérêt personnel ou national au détriment de celui des autres. »
Il faut parvenir à minimiser les conflits d’intérêt. Ce n’est pourtant pas la tendance actuelle en cours aux Etats-Unis. Au contraire, l’individualisme y est très développé. Les riches cherchent de plus en plus à s’isoler au sein de la société. Ils utilisent leur argent pour s’acheter des services privés et votent contre les impôts qui permettraient d’étendre à chacun ces services et ces conforts. Derrière ce type de privatisation, il y a la conviction erronée que l’élite ne peut être affectée par les problèmes de la société qui l’entoure.
« Si nous n’accomplissons pas un effort déterminé pour résoudre nos problèmes et si nous n’y réussissons pas, dans quelques décennies, le monde dans son ensemble verra au mieux son niveau de vie décliner. »
« Plutôt que de nouvelles technologies, pour résoudre nos problèmes, il nous faut de la volonté politique pour appliquer des solutions qui existent déjà. »

Pour renverser la tendance, J.Diamond prône à la fois une attitude individuelle ( en démocratie, voter ;consommer des produits labellisés ; pratiquer le boycott des entreprises qui ne respectent pas l’environnement) et promouvoir des plans à long terme.
J’ai noté toutefois une contradiction dans ses propos, quand il dit : « il est facile de blâmer une entreprise qui gagne de l’argent en portant atteinte au milieu et à ses habitants. Cela ne change pas grand chose. Cette critique ignore le fait que les entreprises ne sont pas des œuvres de charité à but non lucratif mais qu’elles sont destinées à faire du profit. Celles qui sont cotées en bourse sont dans l’obligation vis-à-vis de leurs actionnaires de maximiser leurs profits… »
Il semble pourtant que l’intérêt général devrait primer sur celui des actionnaires et qu’on doit imposer aux entreprises des règles qui permettent de s’assurer de la protection de l’environnement, comme l’Europe l’a fait avec la directive REACH imposée à l’industrie chimique.
Bien sûr, J.Diamond reconnaît que c’est à l’opinion, au public, au consommateur de contraindre les entreprises à assumer leur responsabilité dans leur comportement vis-à-vis de l’environnement mais pour que ce soit efficace il faut que cela se traduise par des lois.

Notes de lecture Joël Daniault
Saint-Ismier le 02/04/2010


Agenda

<<

2018

 

<<

Avril

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2627282930311
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
30123456
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois