Le triomphe de la cupidité

Joseph E. Stiglitz, Prix Nobel D’économie. Ed. Les liens qui libèrent
mardi 22 juin 2010
par  Joël Daniault

« Cela fait un quart de siècle que règnent certaines idées : les marchés libres et sans entrave sont efficaces ; s’ils font des erreurs ils les corrigent vite ; le meilleur Etat est le plus discret ; la réglementation n’est qu’un obstacle à l’innovation ; les banques centrales doivent être indépendantes et avoir pour seul souci de contenir l’inflation… »

Mais la crise a révélé que quelque chose clochait dans ce raisonnement. Même Alan Greenspan le reconnaît.
J. Stiglitz analyse d’abord comment la crise a éclaté. Le secteur financier est le grand coupable et les autorités de contrôle n’ont pas fait le travail qui leur incombait. Les banques ont pris des risques excessifs. Elles ont été le siège de nombreux conflits d’intérêts. Elles se sont compromises dans une fraude généralisée. Il y a des vices fondamentaux dans le système. Le Département du Trésor et la Federal Reserve ont résisté avec vigueur à toutes les initiatives visant à mettre en place des réglementations. Pourtant, les marchés financiers livrés à eux-mêmes sont clairement voués à l’échec pour de nombreuses raisons. Deux sont essentielles, la question de « l’agent » et l’importance des « externalités ». Des dizaines de personnes manient l’argent et prennent des décisions au nom d’autres personnes et tout au long de la chaîne des « agents » le souci d’efficacité se traduit par une concentration sur le rendement à court terme. Le terme technique « externalité » renvoie aux situations où un échange sur le marché impose des coûts ou des bénéfices à d’autres qui ne sont pas partie à l’échange.
Plus généralement, le système financier présente cinq défauts majeurs :
- La discordance systémique entre les profits sociaux et les profits privés.
- La trop grande taille de certaines institutions devenues trop grandes pour faire faillite, trop coûteuses à sauver, trop complexes à gérer.
- Le passage à la titrisation n’a pas su être géré.
- Les banques de dépôts ont voulu imiter la logique « gros risques, gros rendements ».
- Trop de banquiers ont oublié qu’ils doivent être citoyens responsables. La soif de s’enrichir a fait sauter tous les interdits ( comme l’exploitation des plus faibles).

J. Stiglitz n’hésite pas à remettre en cause l’indépendance des banques centrales : « La politique économique implique des arbitrages – des perdants et des gagnants – et on ne peut laisser ce genre de décisions aux seuls technocrates… la politique monétaire demande d’arbitrer entre chômage et inflation…
Quelles que soient les opinions de chacun sur le vieux problème de l’indépendance des banques centrales, il devrait il y avoir un consensus sur un point. Quand la banque centrale d’un pays entreprend un renflouement massif en risquant l’argent public, elle est engagée dans des actions qui relèvent de la responsabilité directe des autorités politiques et qui doivent s’accomplir dans la transparence. »

Les règles exagérément simples suivies par la Federal Reserve ( ciblage du taux d’inflation, respect de la règle monétariste qui impose de maintenir un taux de croissance fixe de la masse monétaire) l’ont conduit à prendre des mesures plus discrétionnaires que toute autre banque dans l’histoire.
La réglementation des banques d’importance systémique est nécessaire mais n’est pas suffisante, le comportement grégaire de l’ensemble des banquiers pouvant conduire au risque systémique également.
Il faut appliquer certaines réformes essentielles au système financier : améliorer les incitations( il n’y a pas actuellement de relations entre les fortes rémunérations et les résultats) ; il faut apporter des restrictions à l’excès de prises de risques et réduire la taille des banques trop-grandes-pour-faire-faillite.
La transparence est nécessaire sur les marchés mais cela doit remettre en cause la complexité de certains produits dérivés dont l’évaluation échappe aux agents car ils doivent avoir recours aux ordinateurs en utilisant des modèles qui se sont révélés imparfaits .
J. Stiglitz critique la gestion de la crise par l’administration américaine, aussi bien celle sous l’autorité de Bush que sous celle d’Obama. Obama aurait dû proposer un nouveau système financier et ne pas s’entourer de personnalités étroitement liées aux erreurs du passé.
Pour J. Stiglitz, un plan de stimulation bien conçu doit respecter les sept principes suivants : il doit être rapide, efficace ( chaque dollar dépensé doit produire une forte hausse de l’emploi et de la production), il doit s’attaquer aux problèmes de long terme du pays ( épargne faible, déficits, infrastructures déficientes), se concentrer sur l’investissement, être juste ( exclure les diminutions d’impôts pour les riches), répondre aux impératifs à court terme créés par la crise ( chômage, difficultés des particuliers dans l’immobilier), cibler les zones de perte d’emploi et adapter la formation en conséquence.
Tout un chapitre est consacré aux scandales des prêts hypothécaires où sont décrits tous les types de ces prêts que les banques avaient imaginés en en soulignant tous leurs défauts : « La force motrice des prêts hypothécaires, c’étaient les commissions. Les emprunteurs devaient constamment refinancer leur prêt, et à chaque refinancement il y avait de nouvelles commissions. »
Un nouvel ordre capitaliste est nécessaire. Il faudra restructurer l’économie et obtenir un meilleur équilibre marché-Etat.
« Les Etats-Unis et le monde sont aujourd’hui confrontés à trois défis : rétablir une demande globale durable assez forte pour assurer le plein emploi mondial ; reconstruire le système financier pour qu’il s’acquitte des tâches qu’un système financier est censé accomplir… ; restructurer l’économie américaine et les autres économies du monde. »
Parmi les problèmes cruciaux, l’écart entre la demande mondiale et l’offre mondiale est critique. On est face à une sous-capacité de production avec 240 millions de chômeurs dans le monde. Les déséquilibres mondiaux mettent en danger la stabilité du monde. L’endettement de l’Amérique est insoutenable. Les inégalités s’accroissent dans la plupart des pays du monde et la mondialisation est un des facteurs qui ont contribué à cette tendance mondiale.
Un nouveau modèle économique est nécessaire qui mette moins l’accent sur les biens matériels : établir un bon système de santé, un bon système scolaire, une bonne protection sociale. Ces services publics devraient être financés et cela exige des impôts élevés (Le modèle suédois est cité en exemple).
L’innovation doit être réorientée, elle a trop servi à économiser du travail et trop peu à économiser les ressources naturelles et à protéger l’environnement.
L’Etat doit jouer un rôle plus important, notamment dans l’orientation des recherches, dans la fixation des règles, mais la société doit être sûre que ces règles sont justes et équitables. Le seul barrage contre les abus est le processus démocratique. Mais les chances de succès dépendent, aux Etats-Unis, des réformes des contributions de campagne et de l’organisation même des élections (les banques financent les campagnes des deux partis).
Actuellement, les salaires baissent et le chômage augmente, mais les bonus des banquiers montent en flèche. Ces injustices engendrent amertume et colère. Nous avons besoin d’un nouvel ensemble de contrats sociaux fondés sur la confiance entre toutes les classes de la société.
Si nous ne faisons rien pour mieux gérer le système financier mondial, il y aura encore des crises.
Le « multiplicateur mondial », c’est-à-dire, l’augmentation de la production de l’économie mondiale par dollar dépensé, est devenu très supérieur au « multiplicateur national », d’où la nécessité d’une stimulation mieux coordonnée au niveau mondial.
Tout cela nécessite aussi une réforme de la science économique.
Pour conclure, J. Stiglitz lance un appel pour la création d’une nouvelle société :
« …nous avons créé une société où le matérialisme l’emporte sur l’engagement moral ; où la croissance rapide que nous avons atteinte n’est durable ni sur le plan environnemental, ni sur le plan social ; où nous n’agissons pas ensemble, collectivement, pour répondre à nos besoins communs, car l’individualisme acharné et le fanatisme du marché ont miné tout sentiment de communauté : ils ont conduit à une exploitation éhontée des moins prudents et des moins protégés et à une fracture sociale croissante. Il y a érosion de la confiance…. »


Saint-Ismier 20/06/2010 Notes de lecture établies par Joël Daniault


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