Compte rendu de la soirée avec Philippe Meirieu

au lycée horticole de St-Ismier
lundi 6 décembre 2010

Nous avons reçu Philippe Meirieu pour une soirée débat le mardi 23 novembre, au lycée horticole de Saint-Ismier sur le thème :
C’est quoi, au fond, réussir à l’école ?

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Pour mieux connaître Philippe Meirieu, enseignant, chercheur en sciences de l’éducation et en pédagogie, fondateur des IUFM, auteur de nombreux livres, vous pouvez aller sur son site. Vous y trouverez des conférences, des articles, des entretiens et une bibliographie.
Ses recherches les plus actuelles sont développées dans son dernier livre : "Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui". Vous en trouverez une présentation ici : lire les extraits
Voilà le compte rendu de son intervention :

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C’est quoi, au fond, réussir à l’école ?

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PLAN

1- Qu’est-ce que réussir ?
- non pas faire une tâche , mais en comprendre l’objectif
- trouver du plaisir à cette compréhension
- réussir à focaliser son attention

2- Comment réussir
- surseoir , donner du temps à la pensée
- accéder au symbolique (et non viser l’ utilitarisme)
- construire du collectif

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Philippe Meirieu rappelle tout d’abord le contexte. À partir de 1959 (décret Berthoin) la France a démocratisé l’accès à la scolarité jusqu’à 16 ans, d’où l’explosion scolaire en termes de construction de collèges, de recrutement de professeurs, de volume du budget de l’Education Nationale, qui a été multiplié par 4 en 15 ans.

On a ouvert très largement les portes du collège à des enfants qui, jusqu’à présent, n’y entraient pas. Pour la majorité d’entre eux, il n’y ont pas réussi et ce qui était vécu avant comme le fait d’être victime d’une exclusion sociale est devenu progressivement vécu comme le fait d’être coupable de son propre échec.

C’est la face cachée de la démocratisation : nous avons voulu que tout le monde rentre, nous n’avons pas su faire réussir tout le monde. L’échec est toujours aussi grand et même depuis 12/15 ans les courbes se sont inversées. Là où l’école était facteur de mobilité sociale, elle accroît maintenant les inégalités, d’où l’amertume et la rancœur d’une partie des familles et des enfants. Jusqu’en 1994, l’école française améliore aussi bien son efficacité que son équité. En 1994, l’efficacité stagne et depuis elle régresse, sans qu’on sache très bien pourquoi. La stratification sociale s’est ossifiée et la mobilité sociale par l’école s’est complètement grippée.

1e partie : Qu’est-ce que c’est que réussir ? Quels sont les critères aujourd’hui de la réussite à l’école ?

Pour la plupart des parents, et c’est bien légitime, c’est obtenir de bonnes notes, passer en classe supérieure et obtenir son bac. Certes, encore faut-il remarquer qu’en France il y a des bacs avec l’extrême inégalité qu’il y a entre les uns et les autres et l’extrême inégalité qu’il y a ensuite dans la capacité à poursuivre des études.

Pour l’essentiel la poursuite d’études est globalement décidée en fin de 4ème quand le conseil de classe opte pour telle ou telle classe de seconde, ce qui décide de la nature du bac que l’élève va passer et donc des études supérieures qu’il va pouvoir effectuer. On considère même que le bulletin de milieu de 5ème est prescriptif de la carrière scolaire et professionnelle d’un individu. On dit qu’en milieu de 5ème un élève a appris – ou pas – ce qu’est la réussite scolaire et a maîtrisé – ou pas – son métier d’élève (se comporter normalement, faire ses devoirs, apprendre ses leçons, se tenir à jour etc…) c’est-à-dire qu’il sait se comporter – ou pas – comme un élève, et que cela va déterminer son avenir.

Certaines statistiques disent que c’est joué en fin de CM2. C’est vrai qu’un certain nombre de choses se jouent à l’école primaire et en particulier la maîtrise de la langue, qui est essentielle. Il est vrai aussi que 20% d’élèves sortent de CM2 sans avoir le niveau requis dans les disciplines fondamentales et que c’est le nombre d’élèves en difficulté en fin de 5e, mais il y a une différence essentielle : ce ne sont pas les mêmes !

1) Un phénomène s’accroît d’année en année : l’extraordinaire creusement de l’écart entre les garçons et les filles. Aujourd’hui, la réussite et l’échec scolaire sont « genrés » ( masculin/ féminin). L’écart en faveur des filles va de 60% de plus dans les milieux défavorisés à 20% de plus dans les milieux aisés. Les filles ont dépassé les 80% d’une tranche d’âge au Bac, les garçons 64%. Au niveau du Bac+3 les filles sont à 32%, les garçons à 24%. Elles sont moins nombreuses dans les disciplines scientifiques, certes, mais elles y sont en tête.

Comment expliquer cela ? D’une part, on s’aperçoit que les filles vont être capables de s’adapter à la quasi-totalité des problèmes qu’elles vont rencontrer et même partant d’un niveau plus faible, elles vont réussir à rattraper ce niveau et à dépasser les garçons. D’autre part, les filles et les garçons ont des comportements très différents au quotidien : les filles parlent entre elles de l’école et du travail, les garçons jamais, et même ceux qui s’intéressent d’un peu trop près à l’école et la réussite scolaire sont suspects. Plus on va vers les établissements difficiles et plus ces archétypes s’expriment. Les garçons sont plus dans l’expression de leur virilité archaïque, pas du tout dans l’intelligence et le travail scolaire.

Les filles réussissent mieux, mais cela ne veut pas dire qu’elles ont de meilleures places dans la hiérarchie scolaire car leur réussite est systématiquement mise non sur leur intelligence, mais sur leur travail. Notre société est tellement machiste qu’elle va corriger les meilleurs résultats des filles, qu’elle considère comme plus bêtes, et va permettre aux garçons de tirer leur épingle du jeu.

En fin de 3° , à note égale , mettons 9/20 , on orientera une fille en seconde vers des filières courtes , alors qu’on orientera un garçon vers une seconde générale (il a des réserves )

Comment comprendre ce retard des garçons par rapport aux filles en termes de résultats scolaires non pas seulement en France, mais dans la totalité des pays développés ?

Les filles sont appliquées et dociles, les garçons ruent dans les brancards, en partie du fait d’une distribution des rôles familiaux restée assez archaïque. Le père part travailler, on ne voit pas ce qu’il fait et il n’en parle pas à la maison. La fille s’identifie à une mère encore chargée d’une grande part des tâches ménagères et qui, sous ses yeux, réalise des travaux de façon soignée, mère qu’elle va imiter dans sa manière d’aborder le monde.

Cela a aussi à voir avec la féminisation quasi-totale du corps enseignant. Pour un garçon, ce n’est pas un milieu qui correspond à ses aspirations et à ses pôles identificatoires.

Il y a sans doute une multitude d’autres raisons qu’il faudrait travailler mais ceci amène à la question : comment aider les garçons qui sont en détresse scolaire ? et nous entraîne au cœur de problématiques sociales qui font que la réussite scolaire est surdéterminée par des images, des comportements sociaux, par une multitude d’influences de tous ordres, qui font que les élèves se retrouvent ou non dans des catégories, des modèles, et se retrouvent ou non dans ce qui leur est proposé.

2) Parmi les facteurs qui déterminent la réussite ou l’échec, certains sont trop souvent ignorés par les pédagogues et les parents.

Le premier facteur proprement pédagogique, c’est l’écart entre le réussir et le comprendre. Dans le jargon pédagogique on dit que l’important n’est pas la tâche - l’exercice- mais l’objectif : comprendre. Les élèves en difficulté, ceux qui ne réussissent pas à l’école sont ceux qui croient qu’ils ont fait leur travail quand ils ont fait leur travail, quand ils se sont contentés de le faire, même sans comprendre.

Et là, la société n’aide pas beaucoup l’école car elle met en place systématiquement des outils techniques qui permettent de réussir sans comprendre. Avec un appareil photo automatique, vous appuyez sur le bouton et la photo est nette, rien à voir avec les anciens appareils où il fallait calculer le rapport entre la profondeur de champ et le diaphragme. Si votre Télé est en panne, vous appelez un réparateur compétent parce que c’est plus facile et plus rapide que d’acquérir cette compétence. Le gamin qui ne sait pas faire un devoir de maths et qui le copie sur un copain dans la cour le matin raisonne comme vous. Apprendre à faire, c’est long, c’est coûteux, ça prend de l’énergie psychique et mentale.

L’école interdit de copier parce que les résultats scolaires n’ont aucune importance en eux-mêmes, ce qui est important c’est le travail qui permet d’obtenir ces résultats et ce en quoi ce travail permet de comprendre un certain nombre de choses. L’important à l’école ce n’est pas le produit, c’est ce que vous avez acquis et qui dure. Un des problèmes majeurs des élèves qui sont en difficulté scolaire, est qu’ils croient qu’il leur suffit de faire, alors qu’il faut qu’ils comprennent, et qu’ils n’ont pas accédé au plaisir qu’il y a à comprendre quelque chose de l’intérieur, qu’ils n’ont pas accédé à cette intelligence du réel qui nous rend encore plus capable de plus comprendre encore.

La réussite scolaire est d’abord affaire de plaisir, du plaisir que l’on trouve à comprendre. Et ce plaisir-là impose de surseoir un peu. Or pour beaucoup d’enfants d’aujourd’hui, le sursis à la satisfaction immédiate n’est pas construit. Nous sommes dans une société qui invite en permanence nos enfants à passer à l’acte, à faire, une société que Philippe Meirieu appelle, la société du caprice mondialisé. On susurre en permanence à nos enfants : « Tu dois avoir. Exige. Tes parents vont te l’acheter. » Notre société marche à la pulsion d’achat. La pulsion d’achat, c’est le tout, tout de suite, c’est le refus de surseoir à l’immédiateté de la satisfaction. On voit de ces élèves qui ne peuvent pas rester en place, qui dès que quelque chose les ennuie, se lèvent, jettent leur trousse. On dit qu’ils sont dans la pulsion, qu’ils n’ont pas encore accédé au désir. La pulsion s’éteint avec la réalisation. Le désir d’apprendre et de savoir demeure intact quand il est réalisé, et parfois il est encore plus grand. Mais cela suppose de pactiser avec le temps, d’entrer dans une temporalité qui permet d’entrer dans la pensée.

Nos enfants n’entrent pas facilement dans la pensée parce qu’on leur a donné une multitude d’outils qui leur permettent de ne pas penser : par exemple une télécommande pour la télé. Il y a eu une césure identifiable dans la vie des enfants non à l’apparition de la télé, mais à l’apparition de la télécommande, ce phallus high tech qui permet de zapper d’une émission à l’autre, ce machin magique pour lutter contre toute forme d’ennui et tout ce qu’on considère comme une perte de temps. À l’âge primaire plus de 40% des enfants regardent la télévision avant d’aller à l’école (des dessins animés dont les génériques ont été supprimés justement pour que les enfants ne zappent pas, ratant ainsi la pub !). Quand l’enfant arrive en classe, il s’assoit et allume le poste. Il regarde 4/5minutes et il zappe : ici, c’est insupportable, on ne passe qu’une chaîne !

Cela nous amène à la deuxième condition de la réussite scolaire. Un élève qui sait réussir à l’école est capable de focaliser son attention et de s’intéresser à quelque chose de manière un peu approfondie. Les capacités d’attention ne sont pas spontanées. Elles se forgent, se forment et se détruisent aussi. Si on compare à âge égal, les capacités d’attention des enfants d’aujourd’hui sont trois à quatre fois moindres que dans les années 30. L’environnement mental des jeunes, la société et les psycho pouvoirs (expression de B. Stiegler) détruit doucement leur capacités d’attention, les habituent à être dans le zapping permanent et leur interdit de trouver du plaisir dans la durée parce qu’ils exigent une surenchère de sensations de plus en plus excessives, et cette surenchère devient le seul moyen pour attirer leur attention et capter leur intelligence qu’elle détruit progressivement. Par rapport à cette surexcitation permanente dans laquelle on fait vivre nos enfants, l’éducation, l’école en particulier, doit être le lieu de la concentration, de la construction de l’espace dévolu à la lecture, à la réflexion, à la pensée. On ne comprend pas ce qu’on appelle la baisse de niveau si on ne comprend pas que celle-ci n’est pas d’abord une baisse des connaissances, mais une baisse des capacités des enfants à s’investir dans un travail intellectuel, capacités liées à la façon dont ils sont exploités par les marchands d’images et les psycho pouvoirs au profit de ceux qui en tirent des bénéfices. L’addiction à Internet n’est pas une vue de l’esprit. Des enfants passent 4/5 heures par jour devant l’ordinateur : You Tube, jeux en ligne, vidéos, mondes virtuels… Ces phénomènes nous placent devant nos responsabilités sociales, éducatives et politiques.

Réussir à l’école est à des millions de kilomètres d’obtenir de bonnes notes. Réussir à l’école c’est d’abord apprendre à penser, apprendre à exercer son intelligence sur des objets, apprendre à collaborer avec autrui et apprendre à exercer une solidarité qui permet d’être plus intelligent.
Pour Philippe Meirieu, c’est ça réussir à l’école, et c’est si on fait ça qu’on réussira l’école.

2e partie : Comment repenser les moyens de la réussite scolaire aujourd’hui ?

1) Surseoir à l’acte est fondamental. P. Meirieu évoque Janusz Korczak, médecin et éducateur polonais qui a consacré sa vie à des enfants abandonnés dans le ghetto de Varsovie et a eu une idée de génie pour faire enfin cesser les bagarres permanentes : tout le monde peut taper sur n’importe qui à condition de le prévenir par écrit 24h à l’avance ! Il installe ainsi un espace entre la pulsion et l’acte, un espace pour la parole, pour la réflexion et le dialogue. Donner des outils pour penser c’est installer des rituels qui permettent de ne pas se précipiter toujours dans le passage à l’acte.

2) Il faut favoriser l’accession au symbolique. Le premier symbolisme que l’enfant construit c’est quand la balle roule sous le fauteuil et que l’enfant pense que ce n’est pas parce qu’il ne la voit plus qu’elle n’existe plus. Il se la nomme, se la représente, en fait un objet mental. Il manie cet objet mental et plus seulement des balles. C’est ça le symbolique. Il va se complexifier en capacité à utiliser des mots, des phrases, et puis entrer dans une culture et la culture va nourrir le symbolique parce qu’elle va offrir à l’enfant des formes qui expriment ce qu’il vit intérieurement. Par exemple Le Petit Poucet parle de la peur de l’abandon que ressent chaque enfant. Offrir la culture aux enfants c’est leur offrir la possibilité de se comprendre en comprenant le monde en en même temps. Cette possibilité-là est à des milliards de kilomètres de cet utilitarisme scolaire qui réduit les apprentissages à ce qui va être directement et immédiatement utile dans toutes les formes de concurrence économique et sociale. Accéder à la culture est non seulement le droit fondamental de tout homme, mais c’est aussi ce qui permet à chacun de sortir de la solitude et de l’instrumentation. À cet égard, c’est un des objectifs fondamentaux de l’école, de l’éducation.

3) Il faut construire du collectif. Notre monde est un monde de l’individualisme qui a fait de l’isolationnisme son paradigme essentiel.

Le progrès démographique et sociologique a fait que, pour la première fois de l’histoire des hommes, les enfants qui naissent sont des enfants désirés. Cela change radicalement la configuration de la famille. Aujourd’hui, l’enfant est ce qui vient faire le bonheur des parents et on parle maintenant, à juste titre, d’enfant-roi. Ce renversement s’inscrit dans le contexte de la surchauffe consommatrice. Alors, les individus sont dans une quête éperdue de l’avoir qui leur fait perdre de vue l’importance de l’être, de l’être-soi et de l’être-ensemble.

La responsabilité de l’éducation et de l’école, c’est d’apprendre à être ensemble, à tenir ensemble, à ne pas, quand on est ensemble, se précipiter les uns sur les autres dans la violence, être capables de constituer un collectif solidaire. Construire un collectif solidaire c’est promouvoir une pédagogie où les groupes humains peuvent se structurer, avoir des projets, les mener à leur terme. C’est promouvoir des groupes humains où l’on va rencontrer non l’arbitraire d’un pouvoir quasi théologique, mais le caractère naturel des normes nécessaires et utiles à la réalisation de ce qu’on fait.

Ce vivre ensemble doit s’exprimer entre pairs et aussi entre les générations. Retrouver le sens du collectif c’est retrouver le sens des activités communes intergénérationnelles, de divers groupes, de divers milieux, qui s’assument dans leurs différences. C’est le lien entre les générations qui rend possible la transmission et la solidarité et qui renoue avec les plus vieilles traditions du monde. Les anciens transmettent le patrimoine, les jeunes, la technique.

Surseoir, accéder au symbolique et construire du collectif entre pairs et entre les générations par le faire-ensemble : voilà les trois pistes évoquées par Philippe Meirieu qui souhaitait aborder des champs trop peu explorés et qui changent de la manière dont on parle traditionnellement de la question de la réussite. Nos enfants réussiront s’ils apprennent à penser, à agir avec d’autres, à travailler dans du collectif, à créer des solidarités, s’ils arrivent à exiger d’eux-mêmes et des autres la perfection dans ce qu’ils font, parce que c’est ainsi qu’ils auront compris qu’ils vont se réaliser.

La perfection… La France crève de la confusion entre l’exigence et l’élitisme, entre la perfection et l’élitisme. La perfection est partout. Elle est là chaque fois que quelqu’un va au bout de lui-même dans une tâche et qui fait de cette tâche une occasion de se grandir et de s’engager pour faire le mieux de ce qu’il peut. C’est vrai de tous les métiers, quels qu’ils soient, et où qu’ils se situent dans l’échelle sociale.

Réussir sa vie, c’est réussir à accéder à la perfection et à y trouver du bonheur et du plaisir parce que la perfection n’est pas réservée à l’élite.

(Compte rendu fait par Marina Vernois)



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