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"Une tombe au creux des nuages" JORGE SEMPRUN

Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui

dimanche 13 novembre 2011, par Joë l Daniault

Ce livre rassemble essentiellement, des textes, discours et conférences relatifs àl’Europe.
Le titre est emprunté àPaul CELAN :
"Alors vous montez en fumée dans les airs
Alors vous avez une tombe au creux des nuages"

Pendant sa captivité àBuchenwald, Jorge SEMPRUN a fait partie d’un réseau de résistants communistes. Il évoque les longues discussions dans le camp avec ses camarades d’infortune auprès de Maurice HALBWACHS, son ancien professeur.
En dehors des analyses sur l’Europe, l’auteur aborde aussi une réflexion sur la pensée et sur l’essence du travail philosophique : « Il n’est de réflexion théorique digne de ce nom, en effet, qui ne soit issue d’abord de l’étonnement, du doute. Et donc, au bout du compte, de la perplexité. Une pensée qui se verrait centrée sur la certitude absolue de ses propres postulats, de ses propres points de départ, ne serait, en vérité, pas une pensée. Elle se contenterait d’être un discours monolithique, un monologue dogmatique.  »
Parmi les penseurs européens auxquels SEMPRUN se réfère, Edmund HUSSERL prend une place particulière. Pour ce penseur, l’Europe ne se définit pas géographiquement mais spirituellement. La source de cette extraterritorialité c’est la raison grecque, l’esprit de la philosophie grecque. « L’essence de cette philosophie consiste en une vision théorique dégagée de l’immédiateté pratique de l’être au monde, dégagée également des mythes et des archaïsmes.  »
Le deuxième trait essentiel que HUSSERL place àl’origine de l’histoire de l’Europe en tant qu’entité spirituelle, c’est l’esprit critique, la rationalité universelle de l’esprit critique. D’où sa conclusion :
« â€¦Celle-ci (L’Europe) n’est plus désormais le simple voisinage de nations différentes qui n’influent les unes les autres que dans les rivalités de commerce ou les combats de puissance. C’est un nouvel esprit de libre critique et de normation pour des tâches infinies.  »
J.SEMPRUN note chez HUSSERL l’absence de référence àl’apport judéo-chrétien malgré le rôle important de la culture juive d’origine allemande dans la formation universaliste de l’esprit européen des temps modernes.
« A côté de l’apport grec, il faut considérer le poids de l’apport judéo-chrétien. Il faut considérer, surtout, dans une vision cohérente de l’histoire culturelle, la façon dont ces différents apports se sont transmis et ont été brassés. Ainsi, il est impossible d’oublier le rôle de Rome, de la latinité, de la romanité, dans la constitution de la figure de l’Europe. (…) L’Europe n’est pas le résultat épuré d’une idée philosophique : elle est le résultat épais, dense, parfois opaque et tragique de longs siècles d’affrontements et de brassages, d’invasions et de résistances.
L’Europe d’aujourd’hui, en particulier, est née des luttes contre le nazisme, en premier lieu, en second lieu contre le totalitarisme soviétique.  »

Il note aussi l’importance la culture arabe : « C’est par le truchement de cette culture qu’une bonne partie de la philosophie grecque a été transmise àl’Europe, grâce aux traductions qui ont transité par l’Espagne avant 1492, l’Espagne des trois cultures- chrétienne, arabe et judaïque- qui a été une plaque tournante essentielles dans les échanges d’idées et de marchandises qui ont commencé àarticuler, dès avant la Renaissance, un espace européen.  »
Il résulte de ce long processus d’intégration que l’Europe ne se limite pas seulement àun marché unique mais doit se définir comme « figure spirituelle ouverte sur l’universalisme d’une Raison critique et démocratique.  » et par conséquent, elle ne doit pas se fonder sur l’exclusion de la différence, elle doit se construire sur l’unité essentielle de la diversité.
« A la grande différence des autres régions du monde, l’Europe possède l’opportunité de pouvoir recourir àune grande variété de langues et de cultures, et cela constitue un énorme avantage linguistique(…) parmi toutes ces langues l’Europe dispose de trois langues internationales, si ce n’est universelles : l’anglais, l’espagnol et le français(…)Aujourd’hui, en théorie comme en pratique, l’unité européenne doit acquérir un sens àtravers sa diversité culturelle, et cela signifie que tout le monde , en Europe, doit au moins parler deux langues européennes.  »
L’histoire de l’Europe a été marquée par la lutte contre les totalitarismes, comme on l’a souligné plus haut. Comment comprendre l’existence de ces dictatures au 20° siècle ? La notion de mal radical (das radikal Böse), théorie élaborée par Kant dans son livre « La religion dans les limites de la simple raison  » peut apporter des éléments de réponse. Les dictatures produisent le « mal radical  » d’aujourd’hui sous couvert ou sous la justification du « bien absolu  » de demain. D’où la nécessité d’introduire une dimension morale dans la pratique sociale. « Si le mal a son fondement dans le fond constitutif de la pensée humaine, le bien l’a tout autant. Le mal n’est ni le résultat ni le résidu de l’animalité de l’homme : il est un phénomène spirituel, consubstanciel de la réalité de l’homme. Mais le bien l’est tout autant.  »
J.SEMPRUN met en garde la jeunesse contre les menaces qui guettent nos démocraties : « Transmettre l’essentiel de cette lutte contre le mal absolu historiquement incarné par le nazisme pour aider la jeunesse actuelle àcomprendre les luttes d’aujourd’hui, qu’il faut impérativement livrer contre le « nettoyage ethnique  » et les « fondamentalismes  » de tout poil. Pour aider la jeunesse actuelle àrepousser toutes ces orthodoxies des exclusions, des xénophobies, de la « pensée correcte  », ce « politiquement correct  » qui prend de plus en plus de place aujourd’hui.  »

Toutes ces pensées prennent un relief particulier dans la période de crise que nous traversons actuellement.

Notes de lecture , Joë l Daniault

Saint-Ismier Le o6/11/11