L’empire de la valeur, André ORLEAN, Ed. Seuil

samedi 31 mars 2012
par  Joël Daniault

André ORLEAN constate qu’aujourd’hui l’économie traverse une grave crise de légitimité. Alors qu’elle aurait dû être un guide pour nos sociétés les conduisant vers plus de rationalité et de clairvoyance, elle s’est révélée être la source de confusion et d’erreurs. « En son nom a été menée une politique suicidaire de dérégulation financière sans que jamais l’ampleur des dangers encourus n’aient fait l’objet d’une mise en garde appropriée. »

Il faut refonder l’économie avec un nouveau paradigme. S’appuyant sur une remarque de Schumpeter qui note que la valeur doit occuper une place centrale en tant qu’instrument d’analyse principale dans toute théorie pure qui part d’un schéma rationnel. André ORLEAN déclare : « Notre projet de refondation trouve ici sa définition :saisir la valeur marchande dans son autonomie, sans chercher à l’identifier à une grandeur préexistante, comme l’utilité, le travail ou la rareté. Cette autonomie qui donne à voir la valeur en majesté, dans la plénitude de sa puissance, c’est grâce à la monnaie qu’elle s’obtient. Pour cette raison, dans notre approche, la monnaie joue un rôle essentiel. »

Les théories des écoles classiques (Marx, Ricardo) et néoclassiques (Walras) de la valeur s’appuient sur l’hypothèse substantielle (les deux substances étant la valeur travail et l’utilité) et accordent la primauté aux objets. Dans les deux cas il s’agit d’une « économie des grandeurs » au détriment d’ « une économie des relations ». Or pour A. ORLEAN, les relations d’échange ont un impact fondamental sur la vie économique et il va montrer qu’il n’y a d’expression de la valeur que monétaire.

Ce livre est une étude des forces sociales qui produisent des valeurs : la rareté, la monnaie et les conventions financières. Ces forces sociales sont à l’origine, respectivement, des valeurs d’usage, de la valeur marchande et de la valorisation boursière.

Contrairement à Walras qui invoque un secrétaire de marché sous l’égide duquel se construit l’accord universel des individus dans le mécanisme marchand, A. ORLEAN défend une conception alternative où la monnaie se substitue au secrétaire de marché.

« Qu’est-ce qu’une économie marchande ? C’est une économie dans laquelle les acteurs sont à la recherche de la monnaie. Pourquoi ? Parce que la monnaie est l’instrument par excellence de la puissance marchande en tant qu’elle ouvre l’accès à toutes les marchandises. Autrement dit, le monde marchand possède un désir-maître, le désir d’argent, qui englobe tous les autres désirs. La fascination pour l’argent est au fondement de toutes les économies marchandes. »

La valeur d’un bien se mesure à la quantité de monnaie que ce bien permet d’obtenir, à savoir son prix. Prix et valeur sont une même réalité. La valeur économique résulte d’un processus social, d’une estimation collective où entre en jeu un processus mimétique.

La concurrence financière n’est pas autorégulatrice comme la concurrence sur le marché des biens. En conséquence, sa dérégulation est une faute majeure. En effet :
«  Sur les marchés des biens, deux groupes aux intérêts opposés se font face, les producteurs et les consommateurs. Les premiers, qui sont offreurs de biens, souhaitent des prix élevés, alors que les seconds, qui sont demandeurs, luttent pour des prix bas. Cette opposition, parce qu’elle produit des forces de sens contraires, stabilise les prix conformément à la loi de l’offre et de la demande. Sur les marchés de titres, rien de semblable ne s’observe. Les propriétaires d’actifs partagent tous le même désir d’un rendement élevé. Il n’existe pas structurellement, d’un côté, des acheteurs et, de l’autre, des vendeurs, mais des investisseurs qui sont alternativement offreurs ou demandeurs au gré des liquidités. »

Il faut abandonner l’hypothèse d’une valeur intrinsèque gouvernant la dynamique des cours boursiers. Il n’existe pas de « vraies valeurs ». Aucune base scientifique ne permet de calculer une quelconque probabilité pour connaître les rendements futurs des actifs. Dans un monde incertain comme le nôtre, plusieurs prix sont possibles car plusieurs avenirs sont possibles. L’évaluation n’a donc rien de neutre.
Sur les marchés financiers on assiste à des phénomènes de « prophétie auto réalisatrices », ainsi dès lors que des individus craignent une possible défiance, ils sont amenés à vendre pour se protéger, ce qui a pour effet de provoquer cette même panique dont ils cherchaient à se protéger.

Il intervient un phénomène que KEYNES avait, déjà en son temps, comparé au concours de beauté : quand on a à choisir les plus beaux visages parmi une centaine de photos, le prix étant attribué à celui dont les préférences s’approchent le plus de la sélection moyenne opérée par l’ensemble des concurrents. Chaque concurrent doit donc choisir, non les visages qu’il juge lui-même les plus jolis, mais ceux qu’il estime les plus propres à obtenir les suffrages des autres concurrents. C’est suivant un processus analogue que se forme l’opinion sur les marchés financiers.

Les néolibéraux ont tenté des politiques de neutralisation de la monnaie pour la soustraire au contrôle du pouvoir politique de façon à la transformer en pur instrument au seul service de la concurrence. Aujourd’hui, c’est au travers de l’indépendance des banques centrales que s’exprime essentiellement ce même objectif de neutralisation monétaire. Ces politiques de neutralisation échouent périodiquement.

« En résumé, l’intelligibilité complète de l’ordre marchand échappe à l’économiste néoclassique parce qu’elle nécessite un point de vue qui va bien au-delà de la seule rationalité instrumentale. Il importe de saisir les valeurs communes qui sont au fondement de toute vie sociale.(…)il s’agit de rompre avec la valeur substance qui objective indûment les relations économiques. La valeur n’est pas dans les objets ; elle est une production collective qui permet la vie en commun. Elle a la nature d’une institution. »

Notes de lecture relevées par Joël Daniault Saint-Ismier 07/02/2012


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