La vocation de l’écriture

vendredi 5 février 2016
par  Joël Daniault

La littérature et la philosophie à l’épreuve de la violence.

Marc Crépon Ed. Odile Jacob

En fait, ce livre est un recueil de textes déjà parus par ailleurs, comme nous l’indique Marc Crépon en fin d’ouvrage . Une large introduction fait le lien entre ces différentes analyses de textes littéraires et philosophiques où l’on traite de la violence dans le langage, mais pas seulement, car comme chacun sait, la langue est capable du meilleur comme du pire et l’écriture peut aussi être une technique de survie : « …la connivence que crée la passion des livres reste en toutes circonstances un pont qui relie les langues et les cultures, surmontant toutes les différences, la possibilité offerte d’une ligne de résistance… »

Pour Marc Crépon, la violence commence sur les bancs de l’école car l’apprentissage de la langue est indissociable de contraintes et de sanctions. De plus, nous nous plions à plus d’une loi que nous n’avons pas choisie : la famille et son système d’éducation, l’école et ses rites de passage, le milieu social.
« …rien ne nous singularise davantage que notre rapport au langage ; et en même temps, rien ne témoigne autant du risque que nous courons en permanence d’un enfermement dans une langue qui n’est pas la nôtre. Aussi devons nous admettre la dépendance qui en résulte comme une forme de violence. »

Pourquoi écrit-on ? « Que ce soit la littérature ou la philosophie, l’une et l’autre, de façon différente récusent, du simple fait d’exister, envers et contre toutes les séductions et les ruses du pouvoir, la passivité qui consisterait à accepter comme une fatalité, que le langage soit voué à servir la violence, sans tenter d’inventer quelques lignes de fuite ou d’opposition. »

La philosophie a, bien sûr vocation critique. Quant à la littérature, menacée de tous côtés par la soumission à différents pouvoirs, elle réagit par l’expression de sa singularité.
Les différents chapitres du livre vont mettre en lumière ces inventions singulières à travers des œuvres littéraires et philosophiques. Toutes se rejoignent pour nous signaler : « …qu’on n’est jamais seul face à l’épreuve de la violence ( son expérience et sa mémoire) tant que subsiste le secours et la consolation des livres, le don de leur écriture.
Pour Kafka : « Tout être humain est singulier et appelé à agir en vertu de sa singularité… »

Aussi, la connaissance de soi ne saurait se substituer à celle projetée par les proches : « La substitution de l’écriture à celui de la famille, de l’éducation ou du bureau se décline à l’impératif. Elle enjoint de se défaire de toutes les appropriations de soi par soi ou encore de se désencombrer de ce moi qui n’est pas soi. Et elle ne connaît pas d’autre moyen pour le faire que de se fondre dans la lecture et l’écriture. »

On trouve aussi chez Kafka l’inaccessibilité à la loi. La loi comme tout texte demande à être déchiffré, elle appelle l’invention d’une langue qui la déchiffre. « C’est dans cette invention seule, celle d’une langue qui déchiffre, que le hiatus entre la généralité de la loi et la singularité du rapport que chacun entretient avec elle redevient vivable. »
Derrida, de son côté, montre, à travers une analyse de l’œuvre de Celan, comment l’écriture poétique répond à une exigence d’individuation et s’oppose à la violence et lui résiste.

Pour Lévinas, la culture ne se réduit pas à un épanouissement ou à une formation individuelle et pas davantage à un patrimoine collectif mais tient son essence de son partage et se concentre tout entière dans le lien qu’elle crée.

La violence du langage dans les pays totalitaires fait l’objet d’une analyse précise du philologue Klemperer avec l’étude de la langue du III° Reich.
« La violence et le langage. Il y a trois façons de comprendre ce qui les lie. En un premier sens, on peut, en effet, ressentir et décrire comme une violence l’ensemble des transformations qu’une idéologie donnée impose à la langue : son appauvrissement syntaxique et sémantique, ses éventuels néologismes, ses simplifications grossières, ses abréviations. »

Des mots prennent une importance accrue, pour d’autres, le nazisme inverse la valeur ; par exemple, l’adjectif fanatique perd toute connotation péjorative pour acquérir un sens laudatif « …d’une surenchère par rapport aux concepts de témérité, de dévouement et d’opiniâtreté, ou, plus exactement, une énonciation globale qui amalgame glorieusement toutes ces vertus. »

Un autre phénomène est à noter dans le domaine de la ponctuation : l’usage systématique des guillemets ironiques pour marquer le discrédit de toute pensée divergente. Ce n’est pas la vérité qui importe mais la façon dont ce qui se pense, s’écrit et se dit avec les mots de la langue sert les intérêts du « peuple » et de la « race ».
Klemperer précise : « Le nazisme s’insinue dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposent de façon mécanique et inconsciente. »

Le propre de cette langue est de faire du peuple allemand tout entier le sujet, actif et passif à la fois, d’un consentement meurtrier commun.
« Ce consentement meurtrier est l’éclipse de la responsabilité, du soin, du secours et de l’attention qu’appellent, de partout et de tous, la vulnérabilité et la mortalité d’autrui.( …) L’appauvrissement de la langue, ses simplifications, ses abréviations, ses raccourcis n’ont pas d’autre finalité que de cibler l’objet de cette éclipse dans une logique de discrimination, d’exclusion et de persécution qui conduit à l’extermination… »

Face à la violence, ne pas être dupe ; Sartre mieux que d’autres, a su démonter tous les pièges où l’on peut tomber. Là, l’écriture témoigne de toute sa vocation. Un système criminel doit être dénoncé et combattu, pour cela il demande à être analysé. Il existe des mots pour le faire, des phrases qui doivent être enchaînées pour révéler au grand jour ces pratiques criminelles et en décrire les rouages.

La place que l’histoire du XX° siècle prend dans nos vies est inséparable des livres, témoignages ou romans d’auteurs comme Primo Levi, Alexandre Soljenitsyme, entre autres. Marc Crépon analyse particulièrement l’œuvre d’Imre Kertész : « …nul plus que lui n’a davantage expliqué sinon théorisé la part de la littérature et, avec elle, de l’imagination dans une conscience individuelle et collective, du bien et du mal, tels que l’histoire en grave et entretient la mémoire dans l’existence de chacun. »

Selon Kertész : « …on ne peut créer une image réelle de l’Holocauste, de cette réalité inconcevable et impénétrable qu’à l’aide de l’imagination esthétique. »
Il reprend à son compte la problématique de l’individuation qui rappelle l’adage dont Nietzsche s’était fait un impératif vital et il dit avoir échapper à un destin impersonnel en se construisant lui-même envers et contre tout.
« Dans les sociétés totalitaires , le consentement au meurtre va de pair avec le renoncement à la vérité….Le langage ainsi livré à la puissance de ceux qui ont tout pouvoir de le manipuler est d’abord un enfermement. »

Marc Crépon fait remarquer : « Ces mots que nous disons, ces expressions qui ne nous appartiennent pas, les automatismes et les mécanismes qui s’imposent à nous, sont la manifestation par excellence de cette inexistence. »

Mais en même temps, grâce au langage, on peut retrouver la liberté et l’écriture est considérée comme une technique de survie.
« C’est son opposition à cet assoupissement dans un lit de mensonges et de faux-semblants qui fait de l’écriture une éthique. »

Singularité de l’œuvre de Kertész : « …le Journal de Galère est émaillé de réflexions qui portent moins sur la littérature en général que sur la signification existentielle de l’écriture d’un roman qui revient à élaborer le seul modèle romanesque approprié à cette forme de désindividuation et de dépossession de l’existence qui est le propre de l’homme fonctionnel. »

Pour Kertész, le roman doit être structural et atonal, structural en vertu de l’absence de destin qui caractérise l’homme fonctionnel ; ni la psychologie de l’individu ni son caractère n’ont d’importance, seule compte la façon dont son existence est liée de manière positive ou négative à la stucture.

L’écriture romanesque doit être aussi atonale car Kertész estime que si les grands romans avaient une tonalité morale, cela n’est plus possible.

Saint-Ismier le 17/01/2016 Joël Daniault


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