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La stratégie du choc La montée d’un capitalisme du désastre

Naomi KLEIN édit. Léméac/Actes Sud ( 667 pages)

vendredi 18 septembre 2009, par Joë l Daniault

L’auteur développe une théorie sur la stratégie du désastre mise en application àtravers le monde par les tenants de l’école de Chicago avec les disciples de Milton Friedman* (lauréat en 1976 du prix de la banque de Suède, improprement appelé Nobel d’économie) . Ils profitent partout des chocs provoqués par des cataclysmes naturels ou résultant d’actions humaines pour imposer leurs solutions.

Ces Chicago-boys, comme on les a appelés, guettent une crise de grande envergure, puis, en profitent pendant que les populations sont encore sous le choc pour vendre l’Etat, morceau par morceau, àdes intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les réformes àla hâte.
Ainsi s’exprime M.Friedman : « Seule une crise réelle ou supposée peut produire des changements. Lorsqu’elle se produit, les mesures àprendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’àce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables.  »

C’est alors qu’avec l’aide du FMI et de la Banque mondiale, et en application du consensus de Washington, sont imposées aux pays en difficultés des solutions et des crédits avec trois exigences : privatisations, déréglementation et réduction draconienne des dépenses sociales. Ces politiques reçurent le nom d’ajustement structurel.

Voici comment fonctionne la stratégie de choc, nous explique N.Klein : le désastre déclencheur, le coup d’Etat, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan, plongent la population dans un état de choc collectif. Les sociétés abandonnent alors des droits, que dans d’autres circonstances, elles auraient défendu jalousement.

Ces principes ont été développés par l’armée américaine dans une doctrine dite « choc et effroi  ». Les auteurs de cette doctrine affirment : « Pour dire les choses crà»ment, la domination rapide suppose que l’on prenne le contrôle de l’environnement et qu’on paralyse ou sature les perceptions et la compréhension de l’adversaire àdes événements. L’objectif est de le rendre totalement impuissant.  »

Ce capitalisme fondamentaliste est toujours né de formes de coercition les plus brutales, aux dépens du « corps  » politique collectif et d’innombrables corps humains au sens propre. Cette religion du capitalisme sans entrave entraîna le renversement de la démocratie dans tous les pays où elle fut instaurée.

L’auteur brosse un vaste tableau àla fois historique et géographique de toutes les expériences qui ont été menées àtravers le monde.

Après la seconde guerre mondiale, des politiques économiques keynésiennes et développementaliste avaient commencé àêtre mises en œuvre dans différents pays( en Iran avec Mossadegh, en Indonésie avec Sukarno, en Amérique latine ….). Mais ces régimes qui nationalisaient leur industrie et voulaient créer un mouvement tiers-mondiste, n’eurent pas l’heur de plaire aux Etats-Unis et àla toute nouvelle CIA d’Allen Dulles. Mossadegh fut renversé au cours d’ un coup d’Etat.

On apprend àce propos, avec beaucoup de détails, quelles méthodes utilisait la CIA. Elle a financé dans les années 1950 des études du docteur Cameron de l’Université Mac Gill àMontréal sur les électrochocs utilisés pour déstructurer la personnalité d’un individu et l’amener dans un état de régression totale. Ces méthodes ont été appliquées notamment dans les pays d’Amérique latine sous prétexte de lutter contre le communisme.

L’un des exemples les plus fameux des conséquences de l’idéologie de l’école de Chicago est, bien sà»r, le Chili. L’Université de Chicago finançait une formation d’économiste àl’Université catholique de Santiago avant le coup d’Etat. Les économistes ainsi formés ont joué un grand rôle dans le coup d’Etat perpétré par Pinochet. De même, tout le cône de l’Amérique du Sud est soumis aux pressions de la CIA. On connaît les méfaits de l’opération Condor.

Les pays d’Asie subirent aussi les contraintes du FMI après leur crise financière. Le même sort est réservé aux pays de l’ancien bloc soviétique. La Chine applique également en économie les principes de l’école de Chicago . Enfin, toutes les guerres, des Malouines àl’Irak, toutes les catastrophes, le tsunami, Katrina, les attentats du 11 septembre, sont l’occasion d’appliquer ces principes sous l’impulsion des organismes internationaux.

Par ailleurs, toute une industrie du désastre se crée àla suite de ces catastrophes avec transfert des deniers publics vers les entreprises privées, provenant notamment aux Etats-Unis, du Pentagone.

Les conflits d’intérêt se sont multipliés àla tête de l’Etat américain. Dick Cheney, ancien PDG d’Halliburton ( équipement pétrolier, engineering) , devenu vice-président aux côtés de W.Bush a conservé ses actions et continué àrecevoir une rémunération, son épouse siégeait au CA de Lookheed Martin. Donald Rumsfeld devenu ministre de la défense est resté impliqué dans plusieurs multinationales au moment où il externalisait des services entiers de l’armée , dont certains services de santé. On assiste àune privatisation de plus en plus importante de la guerre en Irak au profit de Blackwater. Halliburton fut la société qui bénéficia le plus du chaos en Irak.

D.Cheney, D.Rumsfeld, C.Powel et H.Kinsinger ont joué des rôles actifs et très rémunérateurs non seulement dans les braderies au privé de sociétés d’Etat en Amérique du Sud, en Asie et dans l’ancien bloc soviétique mais aussi dans le déclenchement de nombreuses opérations militaires ( Chili, Argentine, Irak,…)

Partout où elle a émergé au cours des 35 dernières années, àSantiago, àMoscou, àPékin ou àWashington, l’alliance entre une petite élite affairiste et un gouvernement de droite a été considéré comme une anomalie. Tout cela n’a pourtant rien d’une aberration. C’est l’aboutissement logique de la croisade de l’école de Chicago qui oeuvrait pour les privatisations et un capitalisme débridé.

Les pays européens, caractérisés par des filets de sécurité, des protections pour les travailleurs, des syndicats relativement puissants et des services de santé efficaces, sont nés d’un compromis entre le communisme et le capitalisme. Maintenant qu’un tel compromis apparaît comme superflu, les politiques sociales modératrices sont victimes d’assauts violents partout en Europe de l’Ouest, comme d’ailleurs au Canada et en Australie.

Partout où ces politiques sont appliquées on observe les mêmes conséquences : les nantis s’enrichissent, les inégalités s’accroissent. L’effet percolation ( qui voudrait que les pauvres finissent par recevoir leur part du gâteau) ne marche pas. On observe la même stratification partout où l’idéologie de l’école de Chicago a triomphé. En Chine, malgré une croissance économique fulgurante, l’écart des revenus entre les citadins et les 800 millions de pauvres qui vivent dans les campagnes a doublé au cours des 20 dernières années. En 1970, les 10% des Argentins les plus riches gagnaient 12 fois plus que les plus pauvres ; en 2002, ils gagnaient 43 fois plus. En décembre 2006, une étude de l’ONU a révélé que « les 2% d’adultes les plus riches du monde détiennent plus de la moitié de la richesse globale des ménages.  ». C’est aux Etats-Unis que le renversement est le plus frappant : en 1980, au moment où R.Reagan amorça la croisade friedmanienne, les PDG gagnaient 43 fois plus que le travailleur moyen ; en 2005 ils touchaient 411 fois plus. L’accumulation d’une telle richesse par une infime minorité n’a pas été pacifique . Les architectes de la croisade internationale en faveur de la libéralisation totale des marchés étaient mêlés àune quantité sidérante d’affaires judiciaires et de scandales : les premiers laboratoires latino-américains, en Irak après l’invasion ou en Russie et aux Etats-Unis ( affaire ENRON par exemple).

Mais on assiste de plus en plus àdes réactions des peuples contre ces politiques. N.Klein explique notamment que la défaite des Républicains aux élections àmi-mandat en 2006 est due àtrois grands facteurs : la corruption politique, la mauvaise gestion de la guerre en Irak et la perception selon laquelle le pays s’était laissé entraîné dans un système de classes sociales comme nous n’en avons pas connu depuis le dix-neuvième siècle. Dans tous les cas les principes de l’école de Chicago étaient àla base de ces dysfonctionnements.
*M. FRIEDMAN : Capitalisme et liberté (1962, Ed. française Robert Laffont 2006) , son ouvrage fondateur.

Commentaire :

Un livre très documenté sur tous les évènements qui se sont produits dans le monde depuis la fin de la deuxième guerre mondiale mais la thèse de N.Klein sur la stratégie du désastre, si elle s’applique très bien aux pays sous-développés et àceux en transition, ne permet peut-être pas d’expliquer toute l’évolution du capitalisme ces derniers temps. Aux Etats-Unis, par exemple, les disciples de Friedman avaient déjàmis en application leurs théories bien avant les attentats du 11 septembre et de l’ouragan Katrina. Et que penser de la troisième voie d’A.Giddens ? N.Klein n’en dit mot.

Saint-Ismier le 16/02/09 Joë l Daniault ( Le texte s’est enrichi grâce àquelques remarques de P.Admirat)